Protéger les forêts amazoniennes existantes : plus efficace que de les restaurer
Une vaste étude menée en Amazonie brésilienne par une équipe internationale de chercheurs vient de révéler une priorité de conservation souvent négligée : protéger les forêts encore debout des incendies et de l’exploitation forestière produit des bénéfices supérieurs pour la biodiversité et le climat que de les restaurer après leur destruction. Publiée dans la revue Science en septembre 2026, cette recherche comparative pourrait redéfinir les stratégies de conservation dans les régions tropicales du monde entier.
Une étude d’envergure menée sur plus de trois millions d’hectares
Les scientifiques de l’Université de Lancaster, en collaboration avec des chercheurs du Brésil, de Suède et d’Australie, ont analysé plus de trois millions d’hectares dans deux régions de l’État brésilien du Pará, Santarém et Paragominas, entre 2010 et 2020. L’équipe a combiné des images satellites haute résolution avec des observations de terrain extensives, incluant 381 transects d’enquête répartis sur 38 bassins versants et 499 propriétés rurales. Leur ensemble de données comprenait également des modèles cartographiant les distributions de 160 espèces d’oiseaux et 426 espèces d’arbres. Cette approche méthodologique rigoureuse leur a permis de construire des scénarios contrefactuels pour estimer ce qui se serait passé en termes de biodiversité et de stocks de carbone forestier sous différentes stratégies de conservation, tout en calculant les coûts associés à chaque intervention. Il s’agit, selon les auteurs, de la première comparaison systématique de ce type jamais réalisée.
Éviter les perturbations forestières : la stratégie la plus rentable
Les résultats montrent que prévenir les dommages aux forêts existantes s’est révélé particulièrement important. Les mesures réduisant les perturbations ont généré les plus grands bénéfices pour la biodiversité forestière et se sont avérées presque aussi importantes que la prévention de la déforestation pure pour la sauvegarde des stocks de carbone. « Bien qu’aucune stratégie ne soit une solution miracle, nos résultats fournissent des preuves claires que nous devrions commencer par donner la priorité aux forêts qu’il nous reste », explique le Dr Leonardo Miranda, auteur principal de l’étude. « Et la protection doit aller au-delà de l’évitement de la déforestation. Éviter les perturbations forestières dues aux incendies ou à l’exploitation a fourni les plus grands bénéfices pour la biodiversité forestière », précise-t-il. La restauration forestière a également produit des bénéfices significatifs, particulièrement sur les propriétés où une grande partie de la forêt originale avait déjà disparu, mais elle s’est avérée moins efficace lorsqu’utilisée seule et constituait la stratégie la plus coûteuse parmi celles évaluées.
Aucune intervention isolée ne suffit à inverser les pertes
L’étude révèle qu’aucune des interventions prise isolément n’a pu inverser les pertes globales de biodiversité et de carbone sur l’ensemble de la zone étudiée. « Les gains nets en biodiversité et en stockage de carbone n’ont été obtenus que lorsque les deux interventions d’évitement ont été mises en œuvre. Cependant, combiner les trois interventions a fourni des gains encore plus importants », souligne le Dr Miranda. Cette conclusion prend une importance particulière alors que les gouvernements et organisations internationales accordent une place croissante à la restauration forestière dans leurs engagements environnementaux. Les chercheurs insistent sur le fait que restaurer des forêts tout en continuant à endommager les forêts existantes peut compromettre les bénéfices globaux. « La restauration est essentielle là où les forêts ont été perdues sur de vastes zones. Mais notre étude montre qu’investir dans de nouvelles forêts a peu de sens si, en même temps, nous ne parvenons pas à protéger les forêts existantes », déclare le Dr Joice Ferreira, chercheur senior à Embrapa et co-auteur de l’étude.
Un enjeu urgent face à El Niño et au changement climatique
Le professeur Jos Barlow, auteur senior de l’étude, souligne l’urgence de ces résultats dans le contexte actuel : « Ces découvertes mettent en évidence la nécessité de mettre en place des politiques et des ressources pour prévenir et lutter contre les incendies qui perturbent et dégradent les forêts tropicales. Cela est d’autant plus urgent en cette année El Niño. Ces événements, combinés au changement climatique, entraînent des saisons sèches plus longues, plus chaudes et plus intenses dans l’arc de déforestation de l’Amazonie, augmentant considérablement l’étendue et la gravité des incendies de forêt ». Les scientifiques soulignent également la responsabilité des industries et marchés liés aux produits de base comme le soja et le bœuf. Le Dr Toby Gardner, co-auteur et chercheur senior au Stockholm Environment Institute, insiste sur le fait que les entreprises doivent assumer leur responsabilité non seulement pour la déforestation, mais aussi pour la dégradation des forêts restantes liée à ces systèmes de production.
Cette recherche, bien que centrée sur deux régions amazoniennes, offre des enseignements précieux pour toutes les zones tropicales confrontées à la déforestation. Elle démontre que la conservation efficace nécessite une approche intégrée et adaptée aux conditions spécifiques de chaque paysage, en privilégiant d’abord la protection des forêts existantes contre les incendies et l’exploitation. Face à l’intensification du changement climatique et des événements El Niño, cette stratégie pourrait maximiser les bénéfices pour la biodiversité et le climat tout en optimisant l’utilisation des ressources limitées dédiées à la conservation.
Source : ScienceDaily