Le baiser semble appartenir au registre de la culture, mais une équipe de l’université d’Oxford vient de démontrer qu’il plonge ses racines bien plus loin dans notre passé biologique. En analysant le comportement des primates, les microbes oraux anciens et les liens génétiques entre groupes humains, les chercheurs ont conclu que nos ancêtres – y compris les Néandertaliens – pratiquaient déjà ce contact intime bouche contre bouche. Reste une question centrale : pourquoi un geste qui transmet des germes a-t-il survécu à la sélection naturelle ?
Pourquoi le baiser intrigue les biologistes
Embrasser sur la bouche peut sembler anodin, mais cela pose un vrai casse-tête évolutif. La salive véhicule virus et bactéries, ce qui devrait logiquement faire disparaître un comportement risqué sans avantage clair. Pourtant, ce geste persiste dans de nombreuses sociétés. L’équipe dirigée par la biologiste Dr. Matilda Brindle a voulu savoir si le baiser relevait d’une pure invention culturelle ou s’il s’agissait d’un trait biologique bien plus ancien, partagé avec d’autres grands singes.
Pour mener cette enquête, les chercheurs ont défini un cadre strict : un contact bouche à bouche non agressif, sans transfert de nourriture. Cette règle simple leur a permis de comparer les observations sur de nombreuses espèces de primates d’Afrique, d’Europe et d’Asie. Chimpanzés, bonobos, orangs-outans et plusieurs espèces de singes présentent tous des formes de contact oral doux dans des contextes sociaux variés : réconciliation, lien affectif ou séduction.
Une analyse phylogénétique révèle l’origine du baiser
Pour transformer ces observations éparses en un scénario cohérent, l’équipe d’Oxford a utilisé une analyse phylogénétique, méthode statistique qui retrace l’évolution des traits le long d’arbres familiaux. Chaque espèce a été codée selon la présence ou l’absence de comportements de type baiser, puis ces données ont été placées sur un arbre évolutif bâti à partir de données génétiques. Les chercheurs ont appliqué une modélisation bayésienne, technique qui simule des millions d’histoires possibles pour un trait donné et les confronte aux observations réelles.
Parmi tous les scénarios testés – apparition unique, multiple ou inexistante du baiser –, le modèle le plus soutenu place l’origine de ce comportement chez un ancêtre commun des grands singes, il y a 21,5 à 16,9 millions d’années. Pour transformer ces observations éparses en un scénario cohérent, l’équipe d’Oxford a utilisé une analyse phylogénétique, méthode statistique qui retrace l’évolution des traits le long d’arbres familiaux. Chaque espèce a été codée selon la présence ou l’absence de comportements de type baiser, puis ces données ont été placées sur un arbre évolutif bâti à partir de données génétiques.
Les chercheurs ont appliqué une modélisation bayésienne, technique qui simule des millions d’histoires possibles pour un trait donné et les confronte aux observations réelles. Parmi tous les scénarios testés – apparition unique, multiple ou inexistante du baiser –, le modèle le plus soutenu place l’origine de ce comportement chez un ancêtre commun des grands singes, il y a 21,5 à 16,9 millions d’années.
Dr. Brindle souligne :
C’est la première fois que quelqu’un adopte une perspective évolutive globale pour étudier le baiser. Nos conclusions viennent s’ajouter à un nombre croissant de travaux soulignant la remarquable diversité des comportements sexuels observés chez nos cousins primates.
Les microbes oraux dévoilent les liens entre Néandertaliens et Homo sapiens
L’hypothèse d’un baiser néandertalien repose sur l’étude du microbiome oral, cette communauté de bactéries qui colonise la bouche et les dents. Quand des chercheurs séquencent l’ADN de plaque dentaire ancienne, ils peuvent comparer les communautés bactériennes de Néandertaliens, d’Homo sapiens primitifs et de primates actuels. Une étude d’envergure a rassemblé des biofilms dentaires couvrant environ 100 000 ans et a révélé un chevauchement important entre les bactéries buccales des Néandertaliens et des premiers humains modernes, avec des lignées microbiennes qui semblent avoir persisté sur de longues périodes. D’autres travaux sur le tartre dentaire, cette plaque durcie qui s’accumule sur les dents, relient ces signatures microbiennes au régime alimentaire et à l’état de santé des Néandertaliens. L’ensemble de ces analyses suggère que contacts intimes, partage de nourriture et environnements communs ont permis aux bactéries buccales de circuler entre Néandertaliens et Homo sapiens pendant des millénaires. Les études génétiques sur des squelettes anciens confirment par ailleurs des épisodes répétés de métissage, renforçant l’idée que les contacts face à face incluant des comportements proches du baiser faisaient partie des interactions entre ces deux groupes humains.
Une pratique loin d’être universelle aujourd’hui
Si le baiser plonge ses racines dans un passé lointain, il n’est pas pour autant universel chez les humains modernes. Un projet de recherche interculturel portant sur 168 sociétés a montré que le baiser romantique ou sexuel – contact lèvre contre lèvre dans un contexte de séduction – est surtout documenté dans les cultures socialement complexes. « Alors que le baiser peut sembler un comportement ordinaire ou universel, il n’est documenté que dans 46 % des cultures humaines », rappelle Catherine Talbot, professeure assistante de psychologie au Florida Institute of Technology. Dans plusieurs communautés de chasseurs-cueilleurs ou de petits agriculteurs, les ethnographes décrivent d’autres formes d’affection : étreintes, repas partagés, contacts doux sur le visage ou les mains. Le contact labial y est parfois absent, perçu comme étranger, voire désagréable. Cette diversité souligne que la culture a fortement remodelé un comportement ancien, en l’adoptant, le rejetant ou l’adaptant selon les contextes sociaux.
Pourquoi nos ancêtres ont-ils commencé à s’embrasser ?
Malgré ces avancées, les chercheurs ne peuvent toujours pas expliquer avec certitude ce qui a poussé nos ancêtres vers ce type de contact. Plusieurs hypothèses circulent : apaiser les tensions après un conflit, évaluer la santé d’un partenaire via l’odorat et le goût, ou entraîner progressivement le système immunitaire en partageant de petites quantités de microbes. Comme les comportements ne se fossilisent pas, les scientifiques doivent s’appuyer sur des indices indirects tels que les dents anciennes, les modèles génétiques de long terme et les observations minutieuses de primates actuels. « En intégrant la biologie évolutive aux données comportementales, nous sommes capables de faire des inférences éclairées sur des traits qui ne se fossilisent pas – comme le baiser », explique Stuart West, professeur de biologie évolutive. « Cela nous permet d’étudier le comportement social chez les espèces modernes et éteintes. » Les travaux futurs pourront affiner ces estimations en incluant davantage d’espèces de primates, de meilleurs échantillons fossiles et des données culturelles plus complètes.
En bref…
Cette étude révèle que le baiser ne relève pas uniquement de la culture humaine, mais s’inscrit dans une continuité évolutive vieille d’au moins 16 à 21 millions d’années, partagée avec nos plus proches cousins primates. Les analyses de microbiomes oraux et les données génétiques montrent par ailleurs que Néandertaliens et Homo sapiens ont probablement pratiqué ce type de contact intime, favorisant la circulation de bactéries et de gènes. Si le baiser demeure absent de près de la moitié des cultures humaines actuelles, cette variabilité témoigne de la façon dont la culture façonne un héritage biologique ancien. Comprendre cette histoire ouvre la voie à de nouvelles recherches sur les comportements sociaux des espèces disparues et enrichit notre vision de ce qui nous lie, au-delà des frontières d’espèce et de temps.
Pour aller plus loin : Earth.com